ibsen

 

"Dans cette maison où la femme est et n'est qu'une poupée, les hommes sont des pantins, veules et pleutres.
Sans doute Nora incarne-t-elle une sorte de moment auroral du féminisme, alors qu'être, c'est sortir, partir. Et Ibsen, grâce à ce chef-d'oeuvre, accède au panthéon de la littérature mondiale. Mais si sa poupée se met, sinon à vivre, du moins à le vouloir, au point de bousculer au passage l'alibi de l'instinct maternel, c'est qu'autour d'elle les hommes se meurent. Ibsen exalte moins Nora qu'il n'accable le mari, l'avocat Helmer, ou Krogstad part qui le chantage arrive."

 

Ne paniquez pas, cette quatrième de couverture est incompréhensible. Je vous résumerai l'intrigue en termes moins obscurs.

J'avais un peu peur de m'attaquer à un tel monument, qu'on m'avait décrit comme un texte féministe très important. J'étais donc très étonnée que le personnage principal soit une dinde caricaturale, qui passe son temps à minauder face à son mari, à réclamer de l'argent pour s'acheter des robes et à abandonner la gestion de son foyer aux domestiques. "Nora", me dis-je, "tu es une cruche et je vais te haïr de tout mon coeur". "Pièce féministe, mon cul!" me dis-je aussi, car je suis parfois fort mal élevée.

Ce qui me prouve une fois de plus que les apparences sont souvent trompeuses, et bien fol qui s'y fie, et l'habit ne fait pas le moine, et je pense que trois expressions suffiront largement.

Nora est donc l'épouse de Torvald Helmer, qui vient d'être promu directeur de banque, ce qui met apparemment fin à des années d'économies et ouvre la porte de la prodigalité. Il traite sa femme comme une gentille écervelée bien mignonne, et elle se plie volontiers à ce rôle. Il s'adresse à elle sur un ton paternaliste agaçant.

 

Helmer: Oui, j'ai eu là une brillante idée.

Nora: Une idée superbe. Mais moi aussi, je suis gentille de te complaire.

Helmer (lui caressant le menton): Gentille?... De complaire à ton mari? Allons, allons, petite folle, je sais bien que ce n'est pas cela que tu voulais dire.

 

Comme le dit si bien le titre: c'est sa poupée, sa chose. Et on dirait que tout le monde y trouve son compte.

[Les spoilers arrivent à partir d'ici]

Mais nous apprenons rapidement que Nora a contracté une dette pour préserver la santé de son mari. Les médecins lui avaient affirmé que seul un séjour dans le Midi pourrait le sauver (je me demande bien pourquoi plus personne ne fait ce genre de truc. J'aimerais beaucoup qu'on me prescrive un séjour à l'étranger.) Le ménage ne disposait pas d'une telle somme, et Helmer refusait catégoriquement d'emprunter pour un voyage qu'il ne savait pas indispensable: il fallait absolument lui cacher la gravité de son état.  Nora prétendit donc avoir reçu l'argent de son père mourant, et emprunta l'argent à un collègue de son mari, Krogstad. Depuis, elle grapille chaque sou pour pouvoir rembourser sa dette secrète.

Evidemment, tout va partir à vau l'eau, l'usurier va exiger le remboursement immédiat de la somme due, et Helmer va tout découvrir et entrer dans une rage mémorable qui aura le mérite de sortir Nora de sa torpeur.

Il s'agit du récit effrayant de l'aliénation féminine, enfermée dans le carcoi des attentes des hommes, emmurée dans le rôle d'épouse et de mère que la société lui impose, dans les clichés caricaturaux attribués à son sexe. Amusante, gracieuse, douce... Mais irréfléchie, dépensière, légère et faible. Des mains de son père, Nora est passée à son mari, et chacun l'a forgée selon ce qu'elle devait être à ses yeux. 

Mais enfin, elle réagit. Elle ne veut plus qu'on lui dise qui elle est, ce qu'elle doit faire, qui elle doit croire: elle veut tout découvrir par elle-même.

 

Helmer: Ainsi tu trahirais les devoirs les plus sacrés!

Nora: Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés?

Helmer: Ai-je besoin de te le dire? Ce sont tes devoirs envers ton mari et tes enfants.

Nora: J'en ai d'autres tout aussi sacrés.

Helmer: Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs?

Nora: Mes devoirs envers moi-même.

 

La fin de l'acte III est éblouissante. Une véritable claque! Bien que la pièce ait été créée en 1879, elle garde un air de modernité et se lit très facilement. L'intrigue est un peu longue à se mettre en place, mais elle vaut définitivement le détour.

Il reste encore beaucoup de Nora, attendant d'être réveillées, et se conformant sagement aux attentes des autres. Il reste beaucoup de Herlmer Torvald, convaincus de leur bonne foi. A eux tous, peut-être que ce livre ferait du bien...

Et à vous aussi?

 

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