papier

 

"Renvoyée à sa plume après une fulgurante et torride liaison, une femme écrit à son amant. « Le coeur tendre, le ventre désoeuvré », elle effeuille l'album de leurs souvenirs, de leurs folies. Avec les vrais mots de l'impudeur, elle invite le lecteur éberlué à la suivre dans un voyage mouvementé au bout de la sensualité...
De son compagnon, nous ne connaîtrons que deux couleurs : le jaune de ses yeux et le vert de son pull... Mais nous découvrirons vite ses caprices et ses fantasmes auxquels elle se soumet, tout en laissant parler son propre corps.
Jamais une femme n'est allée aussi loin dans l'évocation de sa vie érotique. Cela donne un roman libertin, une histoire de corps qui viendra mourir dans les profondeurs du coeur !"

 

Voilà un roman bien étrange, qu'il serait dommage de limiter à l'érotisme. J'en ressors avec un étrange malaise, à moitié convaincue seulement.

Les premières pages ont été laborieuses, et, je dois bien le dire, repoussantes. J'ai pourtant une conception très large du sexe: tout est ok entre adultes consentants. Ca laisse place à d'infinies possibilités, me semble-t-il, pourtant certaines des scènes ne cadraient pas.

Adultes. Pas "animaux". L'utilisation d'un chaton à des fins sexuelles m'a flanqué la nausée. Vraiment, cette barrière-là, je ne peux la franchir, et je suis surprise que si peu de gens l'aient mentionné dans leur critique.

"Consentants". D'accord, à la fin des années 1980 ("La femme de papier" a été écrit en 1987) on ne parlait pas encore de viol conjugal, mais hurler "non" en se débattant de toutes ses forces me semble plutôt clair. L'égalité sera parfaite sur ce plan, puisque la narratrice viole son amant au début du livre, et qu'il lui rendra la pareille plus tard dans une scène absolument intolérable où le sang ira jusqu'à couler.

"La souffrance, l'angoisse et l'humiliation me faisaient pleurer..." (p. 95)

Le viol, qu'il soit conjugal ou pas, qu'il soit suivi malgré tout d'un orgasme ou pas, n'en reste pas moins un viol. J'ai trouvé ces passages insoutenables de violence et de mépris de l'autre. Je ne parle pas de sado-masochisme ou de scénario envisagés par deux personnes consentantes, entendons-nous bien, mais de viol: l'un des deux dit "non", l'autre s'en fout.

Zoophilie et viol conjugal, wow. Vous parlez d'une entrée en matière. J'ai remisé au placard mes rêves de prose érotique émoustillante, et je me suis contentée de vérifier que mon coeur était toujours bien accroché et mon estomac à sa place. Jusqu'où cela allait-il aller? Les situations s'enchaînent, parfois scandaleuses, parfois étrangement banales. En fin de compte, tout s'éclaire si on considère qu'on parle ici de pornographie, non d'érotisme.

Ne vous y trompez pas: la plume de l'auteur est extraordinaire. Elle a un véritable talent pour manier les mots, rendre les situations vivantes et les corps tangibles. Cependant, le tout se noie dans la vulgarité la plus ordinaire, et cela suffit à me refroidir. J'aime la suggestion dans l'érotisme, et le vocabulaire a une importance cruciale. Etonnant d'ailleurs de noter que ce qui se rapporte à la jouissance féminine est masculinisé dans les termes: les seins ou le clitoris "bandent", l'héroïne "se branle".

Malgré le peu de charme que j'ai trouvé à ces scènes, j'ai poursuivi ma lecture, non seulement pour savoir jusqu'où l'auteur allait oser aller, mais surtout pour découvrir jusqu'où la narratrice allait s'oublier. Au-delà d'un récit pornographique, "La femme de papier" nous dépeint l'avilissement volontaire d'une femme, qui va repousser ses limites et museler ses envies par amour pour son partenaire. Ce sont des renoncements, des douleurs qu'elle choisi d'oublier, des objections qu'elle tait. Elle se laisse disparaître dans ce désir de plaire.

"Pauvre, pauvre chéri! Est-il normal que j'aie envie de te consoler de tout ce que je viens de vivre! Est-il normal que j'affecte de détendre l'atmosphère par un rire, un peu forcé, mais que tu accepteras comme un traité de paix? Est-il normal que je t'aime tant, tout simplement? Rassure-toi, cher chéri, ce n'est pas encore aujourd'hui que je céderai à la tentation de la grande scène du deux, celle des aveux trempés de larmes, et si je pleure convulsivement dans tes bras, alors que l'aube se lève sur cette maison étrangère, je te laisserai croire tranquillement à un fou rire inextinguible de bonne femme surmenée par une nuit trop peu banale..." (p. 136)

Cet autre axe de lecture m'a bien plus intéressée que le premier. Il y a de l'amour entre ces personnages, comme on le constatera dans l'extraordinaire épilogue qui justifierait à lui seul la lecture de ce roman. Il y a aussi un triste rapport de dépendance à l'autre. La narratrice aime faire l'amour, ne recule pas devant des situations inédites, au contraire, puisqu'elle cherche à ne pas sombrer dans des habitudes banales qui ne lui conviendraient pas.

"Nous essayions à tour de rôle, ou simultanément, le pouvoir que nous avions sur l'autre, nous acceptions sans façon celui qu'il avait sur nous, et cette simplicité dans nos rapports nous évita toujours les affres de la passion, puis son inévitable affadissement." (p.99)

Mais cette faim inextinguible est pervertie par le désir de ne pas faire fuir son partenaire par un refus qui l'offenserait. "La femme de papier" s'efface peu à peu pour ne plus devenir que le réceptacle des fantasmes de son amant, se réveillant occasionnellement pour profiter de ce qui lui plaît.

Un beau livre, à l'écriture maîtrisée, mais au propos trop pornographique à mon goût.

 

Merci à Babelio et à Tabou Editions de m'avoir permis de le découvrir!

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