fromoont

 

Avec un brin de culture générale, si on vous dit "Alphonse Daudet", vous répondez du tac au tac : "Lettres de mon moulin". Vous ajouterez peut-être même "Le petit Chose" et "Contes du lundi", voire "Tartarin de Tarascon".

Mais franchement, "Fromont jeune et Risler aîné" ? Jamais entendu parler. La collection Nelson me fait vraiment lire n'importe quoi.

 

"Sidonie Chèbe et Risler l'aîné viennent de se marier. Pourquoi m'a-t-elle épousé, moi qui ne suis ni beau ni très futé (mais riche et bien placé dans la société) se demande le marié. L'air de triomphe de Sidonie quand elle prend possession de sa nouvelle demeure laisse préjuger de l'avenir. En effet, Sidonie, issue d'une famille pauvre, a toujours envié les riches, et en particulier la famille Fromont, qui possède une usine. À une époque, elle a réussi à se rapprocher de cette famille, en devenant amie avec Claire. Puis elle est tombée amoureuse de l'héritier de la famille, Georges Fromont. Mais celui-ci a fini par épouser Claire, sous la pression de famille. Avec Risler l'aîné, Sidonie essaye de se rapprocher de cette bonne société qui la fascine tant. Mais vivre près de cette bonne société, ne veut pas dire en faire partie, Sidonie l'apprendra vite à ses dépens..."

 

La jeune et jolie Sidonie en a ras-le-bol d'être une sans-le-sou, condamnée à un destin d'ouvrière parisienne tout ce qu'il y a de plus banal. Va-t-elle vraiment s'user les yeux toute sa vie à enfiler des perles (au sens propre) ? Non, madame ! Sidonie mérite mieux que ça ! Et s'il faut briser des coeurs au passage, ma foi, tant pis. Dommage collatéral. On ne va pas s'encombrer de remords.

Sa détermination fascine autant qu'elle agace. Entourée d'une galerie de personnages ternes et mous, elle tranche singulièrement par sa volonté, et manipule les autres avec une facilité déconcertante. Il faut dire que tout le monde en prend pour son grade, sous la plume de Daudet ! Risler aîné est absorbé par son travail et d'une naïveté crasse, Georges Fromont se laisse facilement berner, Franz (Risler jeune) se démonte pour un sourire... Le père Chèbe est l'équivalent masculin de Perrette et de son pot au lait, toujours à faire des plans sur la comète qu'il ne prendra jamais la peine de réaliser. Delobelle, l'ancien voisin, est un acteur raté qui vit dans l'illusion. Franchement, y'en a pas un pour sauver l'autre. Le vieux comptable Sigismond, peut-être, un vieux garçon qui a le mérite d'être honnête et d'agir pour éviter la faillite ? Et encore... Bref, l'entourage de Sidonie laisse à désespérer. Pas étonnant qu'elle ait envie de se sentir vivre en s'étourdissant dans les fêtes et le luxe.

Seule cette Sainte Claire, caricature de l'épouse bourgeoise respectable, dévouée à son nom et à son mari, sauve un peu le tableau. Mais puisque Claire a épousé George et anéanti sans le savoir les rêves de Sidonie, ce n'est pas elle qui va faire son éducation et l'encourager à mener une gentille petite vie calme et sans remous.

Le talent de Daudet n'est plus à prouver, et "Risler aîné et Fromont jeune" reste très agréable à lire de nos jours. Pas de longues descriptions assommantes ou de tournures de phrases alambiquées : le récit est vif, bien rythmé. La poésie de certains passages fait mouche ! Je pense en particulier à la "Légende fantastique du petit homme bleu"...

 

"Enfin, vers les deux ou trois heures du matin, comme tous les clochers dressés dans la nuit se passaient l'heure l'un à l'autre, un pas léger courut près de lui sur les tuiles et les ardoises, une petite voix grêle souffla dans le tuyau de sa cheminée : "L'échéance ! L'échéance !... " Alors, en se penchant un peu, mon poète aperçut l'infâme petit lutin tourmenteur d'hommes qui l'empêchait de dormir depuis huit jours. [...]
Son public est si nombreux, à ce damné petit homme. Il y a tant de commerçants à Paris, tant de gens qui ont signé un billet à l'ordre ou mis le mot "accepté" en travers d'une lettre de change. A tout ce monde-là, l'homme bleu jetait en passant son cri d'alarme. [...] D'un bout à l'autre de la ville, dans cette atmosphère de cristal que font sur les hauteurs le grand froid et la lune claire, la petite voix stridente sonnait impitoyablement. Partout sur son passage, elle chassait le sommeil, réveillait l'inquiétude, fatiguait la pensée et les yeux, et, du haut en bas des maisons parisiennes, faisait courir comme un vague frisson de malaise et d'insomnie." (p. 277 - 278 )



(Pensez à ce lutin la prochaine fois que vous vous réveillerez en sursaut à 2h du mat en disant "Bordel ! J'ai oublié la facture EDF !")

L'histoire ne révolutionne certes pas le genre, cependant le regard légèrement cruel mais mêlé de tendresse de Daudet sur la société fait tout l'intérêt du roman. Les rêveurs finissent broyés. Ceux qui ont la rage de s'en sortir écraseront les autres sans états d'âme. Au fond, chacun ne pense qu'à son petit confort personnel.

Peut-être s'exprime-t-il avec plus de force dans d'autres titres ?