eve

"L’héroïne de ce roman, une jeune américaine insouciante du danger, va-t-elle tomber dans les rets que lui tend un comte romain langoureux et ensorcelant ? Malgré les plus subtiles tentations, « Eve » demeure victorieuse."


Parfois, les personnages d'un livre nous insupportent. En découvrant leurs parcours, leurs réactions, leurs pensées, on a envie de les secouer, de les gifler, de leur hurler dans les oreilles. C'est normal.

Parfois, ces pulsions violentes concernent directement l'auteur, et c'est beaucoup plus embêtant.

Laissez-moi vous présenter Pierre de Coulevain, de son vrai nom Jeanne Laperche. Appelons-la donc Jeannette. Jeannette n'est pas n'importe qui, ce n'est pas un écrivain des bacs à sable. Je veux dire, elle a quand même gagné le prix Montyon. DEUX FOIS. Qu'est-ce que c'est ?

Le prix Montyon est destiné « aux auteurs français d’ouvrages les plus utiles aux mœurs, et recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales ». (source : Wikipedia)

 

La classe, quand même. Quand on ouvre "Eve victorieuse", on doit donc en ressortir meilleur. C'était tentant.

Le roman nous présente Hélène Ronald, une américaine de la bonne société. Hélène se polit les ongles et décore son appartement, organise des dîners, et fait semblant d'écouter son mari, un scientifique athlétique américain. Mais Hélène, parfois, a les nerfs fatigués. Trop de pression sur ses dîners de gala, vous comprenez ? Il lui faut donc s'aérer l'esprit avec un peu d'Europe. Elle embarque sous le bras sa nièce Dora, très enthousiaste à l'idée de repousser encore la date de son mariage ("Finalement mon chéri, on ne se marie pas en juillet, je pars en Europe", excuse apparemment recevable), et sa respectable tante, et voilà. Un voyage normal de femmes américaines ayant besoin de se ressourcer.

Ces intellectuelles, cependant, ne connaissent rien à l'amour, non, non. Toutes les Américaines sont comme ça. Honnêtes, mais manquant de profondeur.

Si ces généralités commencent déjà à vous agacer, je vous préviens, vous n'en avez pas fini. Elle découvrent l'art de vie français. Les Français ? Les Français sont très catholiques, presque mystiques, et acceptent courageusement leur sort sur cette terre dans l'espoir de la rédemption dans l'au-delà. Oh, elles visitent la Suisse aussi. Vous voulez que je vous raconte des conneries sur les Suisses ? Attendez, ne bougez pas, ça continue en Italie ! Je vais vous parler de l'homme italien et de la femme italienne !

"L'Américaine, qui est une intellectuelle, se glorifie de son insensibilité physique ; la Française, une cérébrale par excellence, tire vanité de sa sensiblerie, elle l'exagère, même : lorsqu'elle n'a pas de tempérament, elle s'en fait un par l'imagination. Dans l'amour, ce qu'elle ambitionne, ce dont elle jouit, c''est le pouvoir de donner du bonheur ; l'Américaine, elle, veut en recevoir. Pour la première, l'homme est le but ; pour la seconde, il est le moyen." (p. 115)
"L'Italien est particulièrement habile et irrésistible dans le repentir. Il a une façon de s'accuser, de se charger, qui vous désarme et semble rendre tout reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours d'affaire à bon compte" (p. 321)
"Plus la femme est simple et plus elle ressent l'infidélité de l'homme. C'est ce qui rend l'Américaine si intransigeante, si implacable en cette matière. L'Européenne pardonne souvent, parce qu'elle connaît mieux la vie, la nature humaine, et surtout parce qu'il reste chez elle moins de matérialité primitive." (p. 323)


C'est un ramassis de clichés qui veut se donner un air d'étude de moeurs. J'ai souffert mille morts pour en venir à bout. Je reste persuadée, parce que je suis optimiste, que Jeannette nous a écrit ça avec les meilleures intentions du monde. Peut-être pensait-elle sonder l'âme humaine. Peut-être qu'elle croyait vraiment que notre lieu de naissance conditionne à ce point toute notre personnalité. Peut-être était-elle vraiment motivée par l'amour de son prochain, et pensait-elle contribuer à la paix universelle en nous permettant de nous comprendre les uns les autres. Même les italiens et les américains, c'est dire !

Mais le résultat, en 2016, est consternant. Les élucubrations sentimentales d'Hélène ne sont que prétextes à déblatérer sur l'esprit moderne de l'un, traditionnel de l'autre, sur l'influence de l'histoire et des conquêtes, en parsemant le tout de paillettes de catholicisme bien pensant (oui parce que, *spoiler alert*, il y a une conversion dans cette histoire. Sans doute l'atmosphère mystique de la France). C'est épuisant. Le sexisme traditionnel, on y est habitué. Ca ne nous choque presque pas de lire des énormités comme :

"Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu'il ne lui prit fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle comprit vite qu'il y avait plus d'agréments à être une femme qu'une féministe." (p. 26)


Des touches de religion, c'est bien compréhensible aussi. Le livre est un reflet de son époque. Mais mélangé avec le reste, la bouillasse est indigeste.

Désolée, ma Jeannette. Je crains que tes écrits ne passent pas l'épreuve du temps.