raisins

 

"Le livre raconte les vicissitudes d'une famille de paysans, les Joad, qui, ruinée par les tempêtes de poussière (Dust Bowl), par l'appauvrissement du sol et par la crise des années 1930, est contrainte de quitter l'Oklahoma et de venir chercher du travail en Californie. Peu à peu, affamés, traqués, exploités par les grands propriétaires, les émigrants voient la terre promise californienne se transformer en un vaste pénitencier. Mais on pourra constater tout au long du livre, que l'espoir n'a jamais abandonné cette famille."

 

Il m'aura fallu du temps pour en venir à bout... Non seulement parce que j'ai tout simplement perdu le livre pendant deux ou trois semaines (ce qui est vachement moins pratique pour le lire), mais surtout parce qu'il s'agit d'une lecture douloureuse et laborieuse.

Il y a des longueurs, c'est certain, mais si je renâclais par moments à poursuivre "Les raisins de la colère", c'est avant tout parce que j'avais le sentiment de voir une famille se diriger droit dans le mur. Petit à petit, les Joad réalisent que la route de l'exil ne les mènera pas vers la terre promise, que ça commence même à ressembler drôlement à l'enfer. Mais que faire d'autre ? Où aller, quand on n'a plus ni terre ni travail ? Alors la famille avance sans dévier de sa trajectoire, vers la misère, l'esclavagisme et la déshumanisation. Tout le trajet le long de la route 66 était pénible et angoissant, ce qui représente tout de même la moitié du bouquin. 

C'est terriblement frustrant de les voir comprendre qu'il n'y a pas de salut, mais ne jamais en parler franchement et continuer à faire bonne figure. A peine un échange de regards, une bribe de phrase. Mais au fond, en parler ne servirait à rien : dès qu'ils se sont mis en route et empilés dans ce camion, le sort en était jeté.

Le plus poignant reste l'impressionnante actualité du roman. Aujourd'hui encore, les banques qui n'ont pas de visage achètent, vendent, et poussent les hommes à la ruine. Aujourd'hui encore, quelques grands propriétaires regardent de haut des hommes ne rêvant que d'un lopin de terre à eux. Aujourd'hui encore, certains hommes sont moins bien traités que des chevaux.

Les hommes sont longs à s'unir et se révolter. Ils peuvent supporter bien plus d'humiliations qu'on ne pourrait le croire, s'ils ont le simple espoir d'avoir le ventre plein demain. L'exploitation est tellement révoltante qu'ils peinent à admettre son existence. Impossible ! Un être humain ne peut pas en traiter un autre comme ça !

La deuxième partie m'a davantage accrochée. La description des camps, d'Hooverville au camp du gouvernement, la lente chute et la dislocation de la famille, et la lutte quotidienne contre la résignation. Il faut se secouer, se déplacer, chercher du travail ailleurs s'il n'y en a plus ici. C'est une course contre la montre, contre la faim qui tord les entrailles, contre la conviction d'être moins qu'une bête, contre le cynisme de l'économie. 

Au milieu de cette avalanche d'injustices et de cruautés se dresse le fantastique personnage de Man, véritable pilier de la famille. C'est elle qui va pousser les hommes à se secouer, à ne pas se laisser abattre. Elle ne prend pas le temps de s'attarder sur ses peines et ses doutes. Elle s'oublie de manière remarquable pour rassembler la famille autour d'elle. Elle empile les fardeaux sur ses épaules pour préserver les siens. 

L'écriture de l'auteur est extraordinaire, mais j'ai trouvé qu'un roman court comme "Des souris et des hommes" la mettait davantage en valeur. Les intermèdes entre les chapitres sont des monuments: concis et cruels, ils mettent en relief l'absurdité de la situation, les petits ou grands travers des gens, les raisonnements des victimes de la Dépression et des propriétaires. Ce sont des mines à citations.

Steinbeck a réussi à me surprendre jusqu'au bout. Je m'attendais à atterrir dans un Germinal américain, il n'en est rien. La prise de conscience de Tom Joad n'arrive que tardivement, et nous ne suivrons rien de son cheminement ultérieur. Je ne m'attendais pas à cette fin, mais après l'avoir digérée, elle est parfaite.

On ne peut que se sentir révolté et nauséeux en tournant la dernière page. Ca fait mal, ce n'est pas toujours facile à lire, c'est même sacrément déprimant, mais ça vaut le coup. Ne vous laissez pas décourager par le début, accrochez-vous. Faites le voyage avec les Joad. Vous n'en ressortirez pas indemne.

 

"Quelqu'un qui a un couple de chevaux et qui leur fait tirer la charrue ou la herse ou le rouleau, il ne lui viendrait pas à l'idée de les chasser et de les envoyer crever de faim parce qu'il n'a plus de travail pour eux.

Mais ça c'est des chevaux ; nous on est des hommes." (p. 477)