suite

Écrit dans le feu de l'Histoire, Suite française dépeint presque en direct l'exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modestes. Avec bonheur, Irène Némirovsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d'une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard… Peu à peu l'ennemi prend possession d'un pays inerte et apeuré. Comme tant d'autres, le village de Bussy est alors contraint d'accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l'occupant, les tensions sociales et les frustrations des habitants se réveillent…

 

Je me souviens vaguement du foin qu'avait causé la sortie de ce livre, et d'une émission sur le sujet. A l'époque, ça m'avait intriguée, mais je n'avais pas été jusqu'à l'acheter, parce que les histoires de guerre, ce n'est pas mon truc. Je pense en avoir lu vraiment beaucoup, j'ai grandi près des maquis, j'ai vécu les grandes commémorations des 50 ans de la libération (oui, je suis vieille)...

Pourtant, j'ai acheté ce livre. Pourtant, je l'ai sorti de ma bibliothèque (parce qu'il me fallait un N pour mon challenge ABC - toutes les raisons sont bonnes pour lire, ma bonne dame!). Pourtant, j'ai été surprise.

Comme les autres critiques, je ne peux que vous conseiller de vous pencher sur la préface décrivant la vie de l'auteur. Savoir qui elle était, dans les grandes lignes, a magnifié ce récit à mes yeux. Etant une teigne revancharde, je m'attendais à lire un véritable règlement de compte avec le bon peuple français, ces gens qui se sont détournés et ont préféré fermer les yeux pour protéger leur famille. Ce n'est pas du tout le cas! L'auteur pose un regard désabusé mais lucide sur ses contemporains. Il y a de vrais pourris, des lâches, mais aussi de vrais gentils, des petits actes de solidarité, et du quotidien qui suit son cours inexorable, malgré tout.

La première partie, "Tempête en juin", raconte la fuite d'une galerie de personnages devant l'invasion allemande. C'est un épisode que je ne connaissais pas du tout! Les bousculades devant les grilles fermées des gares, les routes envahies d'hommes, de femmes et d'enfants portant sur le dos leurs biens les plus précieux, avec toujours ces regards angoissés vers le ciel où vrombissent des avions (alliés? ennemis? Impossible à dire!). Certains ont des provisions, d'autres n'ont rien: les premiers se méfient de la convoitise des autres. L'ambiance est lourde, presque paranoïaque: chacun pense d'abord à la survie des siens, quitte à écraser son voisin. Il n'y a plus d'unité dans le sein réconfortant du patriotisme: tout est menaçant. Fascinant.

La seconde partie, "Dolce", m'a encore plus convaincue. Les soldats allemands stationnent dans un petit village. La vie suit son cours... Certains n'ont pas de mal à afficher leur mépris face à l'envahisseur, mais pour tant d'autres, c'est si difficile! Dangereux, le petit Hans qui a envoyé de la dentelle à sa mère? Et cet autre, si drôle, si gai, toujours prêt à rendre service? Ils sont comme nous. Comme nous, ils sont embarqués dans cette haine des nations qui les dépasse, et suivent des ordres qu'ils ne comprennent pas toujours. Comme nous, ils mourront peut-être. Comment les croiser au quotidien sans se lier? Les apprécier sans passer pour un traître? Pourquoi battre froid ces soldats qui n'ont pas plus que nous demandé cette guerre?

Irène Nemirovsky n'a pas eu le temps d'écrire la fin de cette "Suite française", et je le regrette. Mais cette interruption n'en est pas frustrante pour autant. Combien de noms ont été emporté dans la tourmente, sans qu'on puisse savoir ce qu'il est advenu d'eux? J'ai trouvé ce silence presque poétique...

Je sors de cette lecture en éprouvant le plus grand respect pour cet auteur, et la conviction que je n'ai en fait pas tout lu sur cette période. Il y en aura toujours plus à découvrir, parce que derrière une grande Histoire, il y en a une multitude de petites, encore plus touchantes. Avec en suspens, toujours, cette question insoluble: qu'aurais-je fait?

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