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Humbert Humbert est en prison pour meurtre. Il raconte tout ce qui l'a conduit jusqu'ici, de son enfance avec son premier amour à sa rencontre des dizaines d'années plus tard avec Dolorès Haze une "nymphette" de 12 ans. Humbert est subjugué par la jeune fille et accepte même d'épouser la mère de Dolorès pour rester près d'elle. Jusqu'au jour où la "Grosse Haze" comme la surnomme Humbert découvre la vérité et meurt accidentellement. Commence alors un long voyage en tête à tête entre Humbert et l'adolescence.

 

(Attention, cette critique va être pleine de vilains spoilers)

Ce n'est pas une histoire d'amour. Peut-être d'un amour à sens unique... et encore. Peut-on mêler sans hésitation perversion et amour? L'un peut-il créer l'autre? L'autre ne finit-il pas toujours par avoir le dessus sur l'un?

"Lolita" est un de mes livres préférés. A chaque lecture, j'y découvre quelque chose de nouveau, et cette fois-ci n'a pas fait exception à la règle. J'avais été étonnée et mal à l'aise, il y a quelques années, en réalisant le rôle incroyablement actif que prend Lolita dans la "séduction" (je sens que cet article ne risque pas de manquer de guillemets) de Humbert. Je réalise seulement maintenant que cette séduction était simplement un jeu enfantin, un mimétisme des relations adultes dont elle ne maîtrise absolument pas les codes. Quand on était petits, on a tous eu le béguin pour un prof, un cousin bien plus âgé, un oncle... Lo a le béguin pour H.H., et ce qui ne serait resté qu'une amourette fugitive et imaginaire dans n'importe quelle autre situation se mue en enfer. Elle provoque elle-même sa perte, mais le fait avec toute l'innocence du monde. 

Face à elle, Humbert Humbert, le narrateur, une ordure qui ne lutte que moyennement avec sa perversion (l'attirance envers les "nymphettes") et qui s'analyse, au fil du récit, avec plus ou moins d'honnêteté.

Ce livre me touche parce que c'est l'histoire d'un immense gâchis.

Gâchis de la vie de Lolita, d'un côté: orpheline de père, malmenée par sa mère, elle a le malheur de croiser la route de ce prédateur, et le manque de lucidité dû à son jeune âge va donner le coup d'envoi définitif à un long cauchemar dont elle ne se remettra jamais.

Gâchis d'Humbert Humbert, de l'autre, esclave de ses pulsions, qui découvre bien trop tard qu'il est capable d'un amour véritable... Mais que cet amour restera à jamais soumis à sa soif de nymphette jamais étanchée. Sa déviance (le mot est trop faible, mais je commence à être à court de synonymes!) le condamne à la solitude: isolé de ses contemporains dont il doit se cacher, il reste également à l'écart de Lo qu'il choisit de ne pas comprendre, pour faciliter ses crimes.

Pourtant, il l'aime! Les quelques pages, à la fin du livre, où il va la retrouver et la supplie une dernière fois de le suivre m'arrachent des larmes à chaque fois. Parce que cet amour maladroit et contre-nature existe, envers et contre tout, et que malgré tout ce qu'il a traversé, il ne réalise toujours pas qu'il est impossible. Je mettrai ce passage en parallèle avec un autre, au milieu du récit, où il évoque froidement la possibilité de faire un enfant à Lolita, afin d'en abuser aussi, de garder une "nymphette" sous la main... puis de devenir un vieux grand-père abusant à nouveau de la troisième génération de Lolita. Le personnage d'Humbert évolue, mais reste prisonnier de ses vices, et en mesure finalement la portée. Il admet avoir détruit la vie de Lo, il s'en veut... mais à refaire, recommencerait sans doute exactement de la même façon.

L'écriture de Nabokov est limpide et puissante, et il ne fait aucun cadeau au lecteur. Au détour des pages, il joue avec nos émotions, notre éducation, notre notion de bien et de mal. Quand on se surprend à éprouver un tant soit peu de sympathie pour H.H., on se le reproche aussitôt, et la remise en question suit et déstabilise. "Pourtant, je ne l'approuve pas, je ne peux pas le comprendre... Comment puis-je compatir avec ce monstre?" L'auteur semble s'amuser de notre morale et de nos limites.

J'aime les livres qui me bousculent, j'aime ceux qui ne pardonnent pas, qui me hantent pendant longtemps.

J'aime "Lolita".

 

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