beloved

"Inspiré d'un fait divers survenu en 1856, Beloved exhume l'horreur et la folie d'un passé douloureux. Sethe est une ancienne esclave qui, au nom de l'amour et de la liberté, a tué l'enfant qu'elle chérissait pour ne pas la voir vivre l'expérience avilissante de la servitude. Quelques années plus tard, le fantôme de Beloved, la petite fille disparue, revient douloureusement hanter sa mère coupable. Loin de tous les clichés, Toni Morrison ranime la mémoire, exorcise le passé et transcende la douleur des opprimés."


Il s'agissait pour moi d'une relecture, et j'ai été sidérée de voir tout ce que j'avais loupé la première fois! Ca ne m'avait pas empêché de l'adorer, c'est donc clairement un bon point: on peut le lire de différentes manières, à des âges différents, à différents niveaux, sans que cela perde de sa magie. Evidemment, ce roman ayant reçu le prix Pulitzer en 1988, on s'attend logiquement à ce que ce ne soit pas du même acabit que "Martine à la plage", mais style de qualité ne signifie pas style illisible. Seules certaines brèves parties (sublimes, d'ailleurs) sont hachées et énigmatiques, mais n'entravent pas la fluidité de l'écriture.


"Certains qui mangent se salissent          Je ne mange pas          les hommes sans peau nous apportent leur eau du matin à boire          nous nous n'en avons pas          la nuit je ne vois pas l'homme mort sur ma figure          la lumière du jour entre par les fentes et je vois ses yeux verrouillés          Je ne suis pas grande"

 

J'aborde donc à nouveau (et par hasard, en plus) le thème douloureux de l'esclavage aux Etats-Unis, d'une manière bien différente d'Autant en emporte le vent. En gros, on pourrait considérer que la manière dont la Georgie du Sud traitait ses esclaves (d'après Scarlett) se rapproche vaguement du "Bon Abri" de monsieur Garner dans "Beloved": ils étaient des hommes, des travailleurs dignes de respect, et non des animaux. Mais ce côté vaguement présentable de l'esclavage vole en éclats face aux cruautés des autres blancs, notamment de Maître d'Ecole, qui traite les Noirs moins bien que son propre bétail. C'est difficile à lire (le mors, notamment, est terriblement pénible à imaginer), révoltant, bouleversant.

Mais l'esclavage est le passé dont les personnages principaux tentent de se relever... si c'est possible. Comment reprendre goût à la vie quand on a été confronté au pire? Comment faire confiance à nouveau, quand on sait de quoi est capable l'être humain? Qu'est-ce que la liberté, au juste?

Quand on aime, jusqu'où aimer?

Ce n'est pas un roman facile, que ce soit par le thème ou par l'écriture (je vous l'ai dit, ce n'est pas "Martine à la plage"), plusieurs scènes sont très dures, mais il vaut définitivement la peine de s'y plonger. C'est le genre de livres qui fait réfléchir, qui provoque peu à peu l'empathie la plus complète avec les personnages, et traîne encore dans la tête bien après que l'on ait tourné la dernière page. Quand on se rend compte qu'à la place de Sethe, on aurait peut-être fait la même chose, et que la morale entre en lutte avec la compassion.

 

Attention, la suite contient des spoilers:

 

J'en viens au thème de la maternité. Je l'avais compris en surface (je ne suis quand même pas bigleuse) durant ma première lecture, du haut de mes vingt ans, du temps où j'étais pure et fraîche comme une pâquerette. Maintenant que je suis devenue maman et que je suis un peu plus renseignée sur les trucs de bébés, le parallèle entre l'évolution d'un enfant et celui de Beloved est flagrant. Elle arrive au 124 en sortant des eaux (tiens donc...), et commence par dormir énormément en ne s'éveillant que pour boire. Elle est bien sûr incontinente. Quand elle commence à se déplacer, c'est maladroitement, en se tenant aux meubles. Sa tête paraît trop lourde pour son corps. Elle a un besoin maladif de la présence de Sethe (sa mère), réclame sans arrêt des histoires. Je soupçonne même une petite phase oedipienne dans sa façon de harceler Paul D. Une re-naissance en pure et due forme.

Il reste bien des questions à la fin du roman, et cela participe à sa richesse, puisqu'on a aussitôt envie de s'y replonger pour dénouer les fils ténus qu'on pense avoir saisis. Toute l'histoire grouille de non-dits, de petits secrets, les révélations ne sont faites qu'à demi-mots ou au contraire noyées dans un flot de paroles. Il y a sans doute matière à quantités de thèses et d'analyses (j'avoue que certains détails me démangent, comme la symbolique de l'arbre que Sethe porte dans le dos: c'est ouvert à des tonnes d'interprétations).

Allez, disons que je le relirai dans dix ans, histoire de voir ce que j'y découvrirai de neuf!