ecume

L'Ecume des jours : ce titre léger et lumineux annonce une histoire d'amour drôle ou grinçante et inoubliable, composée par un écrivain de vingt-six ans.
C'est un conte de l'époque du jazz et de la science-fiction, à la fois comique et poignant, heureux et tragique, merveilleux et fantastique, féerique et déchirant. Dans cette oeuvre d'une modernité insolente, l'une des plus célèbres du Xxe siècle et livre-culte depuis plus de trente ans, Duke Ellington croise le dessin animé, Sartre devient une marionnette burlesque, le cauchemar va jusqu'au bout du désespoir.
Mais seules deux choses demeurent éternelles et triomphantes : le bonheur ineffable de l'amour absolu et la musique des noirs américains...

Quelle joie de replonger dans l'univers extraordinaire de Boris Vian! Rien que l'écriture suffit à réjouir, cette richesse, ces jeux de mots, cette inventivité... On sent la joie de l'auteur à travers ses mots, une certaine jubilation créatrice tout aussi jouissive pour le lecteur. La sauce prend tout de suite. C'est magique.

Ce qui distingue un simple roman d'une véritable oeuvre, à mes yeux, c'est surtout la possibilité de relecture qu'il offre... Avec Boris Vian, on est servis. J'ai d'ailleurs découvert, en le relisant, des choses dont je n'avais pas le souvenir, qui ne me parlaient pas encore la dernière fois que je l'avais tenu entre les mains, il y a presque dix ans. Je me souvenais de Colin et de Chloé, évidemment, d'Alise et Chick, un peu moins d'Isis et Nicolas. Le nénuphar, Partre, les exécutions d'ordonnance et le passage à tabac de contrebande, c'était bon.

Mais cette critique acerbe du monde du travail, alors là, je l'ai découverte. Peut-être faut-il avoir quelques années de boulot derrière soi pour la voir. L'asservissement, l'abrutissement, les travailleurs qui ne sont que des numéros facilement interchangeables, sans aucune valeur, ceux qui oublient de travailler pour vivre et finissent par vivre pour travailler... Ou même, oublier de vivre.

"- Mais, est-ce que c'est leur faute si ils croient que c'est bien de travailler?

- Non, dit Colin, ce n'est pas leur faute. C'est parce qu'on leur a dit : "Le travail c'est sacré, c'est bien, c'est beau, c'est ce qui compte avant tout, et seuls les travailleurs ont droit à tout." Seulement, on s'arrange pour les faire travailler tout le temps et alors ils ne peuvent pas en profiter.

-Mais alors, ils sont bêtes? dit Chloé.

- Oui, ils sont bêtes, dit Colin. C'est pour ça qu'ils sont d'accord avec ceux qui leur font croire que le travail c'est ce qu'il y a de mieux. Ca leur évite de réfléchir et de chercher à progresser et à ne plus travailler."(p.70)

C'est avec un véritable dégoût que ce monde-là est abordé, un rejet presque viscéral: pourtant, Colin devra se soumettre à cette machine à broyer, faute de doublezons pour soigner Chloé. Les fleurs coûtent cher.

"- Vous n'aimez pas le travail? dit l'antiquitaire.

- C'est horrible, dit Colin. Ca rabaisse l'homme au rang de la machine." (p. 126)

C'est un livre absolument déprimant, dont on ressort secoué à chaque fois, une lente glissée vers l'anéantissement. Tous les éléments sont en place dès le départ, depuis la première quinte de toux de Chloé, depuis la première mention de Partre par Chick, et cette dimension tragique le rend d'autant plus difficile à la relecture, quand tout saute aux yeux, que l'on sait qu'on n'y coupera pas.

Pourtant on y retourne, encore et encore. Magique, je vous dis.

Je ne suis vraiment pas enthousiaste à l'idée de l'adaptation au cinéma par Gondry, mais sait-on jamais... On n'est pas à l'abri d'une bonne surprise (et Gad Elmaleh en Chick, je ne sais pas pourquoi, ça me parle). Je lui donnerai sa chance!

 

Merci à Nelcie d'avoir proposé cette lecture commune sur Livraddict! Je vous invite à découvrir les avis des autres participants: Aude13, Aaliz, Kincaid40, Nanieblue, Agnes et Nelcie